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Tribune de Genève - 26 juin 2009
Marc Guéniat et Elisabeth Eckert

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Dans les ateliers de Franck Muller © O. Vogelsang



«La marque Franck Muller ne peut plus soutenir ses autres marques.» Dans un courrier du 18 juin dernier à l'attention de tous les collaborateurs du groupe horloger, son patron, Vartan Sirmakes, justifie les 252 licenciements de ces trois derniers mois, dus, selon lui, «à un surcoût de notre production pour les «jeunes» marques (ndlr: ECW, Pierre Kunz, Rodolphe et Alexis Barthelay) du groupe». A travers ces lignes, on entrevoit la fin annoncée d'une expansion fulgurante. Voire la vente de ces marques récemment acquises. Il faut dire que la crise frappe l'horlogerie; Franck Muller est de ceux qui la subissent le plus durement.

Déménagement et crédits coupés?

Les rumeurs enflent quant au sort même de la manufacture, rumeurs auxquelles Vartan Sirmakes refuse catégoriquement de répondre, malgré nos sollicitations répétées. Selon nos sources bancaires, UBS – principale banque créancière – aurait ainsi gelé tous ses crédits. D'autres interlocuteurs évoquent également un déménagement de machines de Genthod au Luxembourg où siège la holding, Chrono Star International Participations (CSIP), qui contrôle toutes les participations du groupe, y compris la société horlogère genevoise. Enfin, le syndicat Unia se fait l'écho d'informations selon lesquelles Franck Muller chercherait à délocaliser des activités en Arménie, pays dont Vartan Sirmakes est originaire.

La question, dès lors, se pose: le groupe genevois souffre-t-il, comme tous ses concurrents, de la crise conjoncturelle qui touche la branche? Ou connaît-il des difficultés financières qui lui sont propres? A en croire Vartan Sirmakes, c'est la première partie de l'alternative qui s'applique. Ainsi, pour justifier les suppressions d'emplois en cours, il invoque des raisons purement extérieures, telles la faiblesse de la législation sur le «Swiss made» et la concurrence féroce de l'Asie où les coûts de production sont infiniment plus bas. Mais pour le conseiller d'Etat genevois François Longchamp, l'explication est un peu courte: «Je doute du lien de causalité entre les licenciements et cette problématique du Swiss made.»

Clairement, le groupe se porte mal. Vartan Sirmakes a en effet reconnu récemment, dans la Tribunede Genève, que les projets d'extension, dans les cantons de Fribourg et du Jura, sont reportés sine die. Annoncée, par ailleurs, en grande pompe lors de l'acquisition de deux de ces «jeunes marques» en 2005, l'entrée en Bourse de Franck Muller Watchland semble également avoir été ajournée.

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Vartan Sirmakes, patron du groupe horloger Franck Muller © O. Vogelsang



Prud'hommes saisis et fronde d'Unia

De quoi nourrir quelques inquiétudes quant à l'avenir de celui qui fut l'enfant prodige de la haute horlogerie. Mais là n'est pas tout. La manufacture doit, en sus, affronter deux plaintes devant les Prud'hommes ainsi que la fronde du syndicat Unia et du personnel, remontés contre le licenciement de la moitié des employés.

Ceux-ci manifesteront d'ailleurs cet après-midi devant l'Hôtel de Ville pour interpeller les députés au moment de leur entrée dans l'hémicycle. Ils entendent «exiger que l'Etat intervienne en leur faveur après qu'il a accordé de scandaleux rabais fiscaux à leur employeur». L'aspect fiscal fait allusion à une révélation de la Tribune de Genève: le Conseil d'Etat a récemment signé un accord selon lequel le groupe Franck Muller ne paierait plus «que» 240 millions d'arriérés d'impôts, contre les 500 réclamés. L'accord – dont on ignore si Vartan Sirmakes l'a contresigné – stipule que la société horlogère devra rembourser 2 millions de francs par mois au fisc genevois, «jusqu'à épuisement de la somme due». Secret fiscal oblige, personne ne veut, officiellement, s'exprimer sur ce sujet hautement sensible. Mais il semblerait que le Conseil d'Etat ait très récemment quelque peu revu ses positions, suite aux licenciements annoncés en juin.

Car là aussi, tout n'aurait pas été fait dans les règles de l'art. Selon Unia, la procédure de consultation obligatoire, lors de licenciements collectifs, aurait été violée, et ce sera à la Chambre genevoise des relations collectives de travail de trancher. François Longchamp, comme ministre de l'Emploi, se déclare en tous les cas préoccupé par les méthodes utilisées: «Si les syndicats n'avaient pas saisi la chambre – compétente pour trancher ce type de litige – nous l'aurions fait nous-mêmes.»&nb

En dates

- En 1991, Franck Muller et Vartan Sirmakes, le génie et l'homme d'affaires, s'associent et fondent Franck Muller. Le succès est très vite au rendez-vous. Des boutiques ouvrent à Genève, Hongkong, Moscou et Osaka. Dès 1995, la société installe son siège à Genthod, qui devient, en 2001, le principal centre de production.

- En 1998, Franck Muller vend 12?000 montres et fonde son World Presentation of Haute Horlogerie, quittant le fameux Salon international de la haute horlogerie.

Trois ans plus tard, avec 36?000 montres produites, Franck Muller devient Franck Muller Watchland, incluant ses marques ECW et Pierre Kunz. Alexis Barthalay et Rodolphe seront acquis en 2005. Genthod devient le site principal de production.

- Entre 2003 et 2004, une guerre s'engage entre les deux associés. Après une année et demie de conflit, où les plaintes pénales s'accumulent, Vartan Sirmakes devient seul patron du groupe.

- L'horloger poursuit sa croissance et compte jusqu'à 900 employés en 2008, dont 550 postes à Genève. Des projets d'extension sont prévusaux Bois (Ju) et à Pont-en-Ogoz (Fr). Ceux-ci sont toutefois stoppés net par la crise et les ennuis commencent.

- Le 30 juin 2008, quarante employés débrayent pour fustiger l'ambiance délétère. Selon Unia, seuls deux d'entre eux n'ont pas été licenciés.

- Des procédures sont en cours aux Prud'hommes tandis qu'en avril et juin 2009, deux vagues de licenciements amputent le groupe de la moitié de ses effectifs. (MG)

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